Point de vue : choisir entre la première personne et la troisième personne

Publié le mardi 22 septembre 2020 dans « Écrire un roman »

Choisir avec quel point de vue écrire peut se révéler difficile. L’auteur Simon Laroche partage ses suggestions afin de vous aider à choisir le meilleur point de vue pour votre histoire et votre genre.

Une petite histoire

Il était une fois une classe d’école…

La classe était sage et me regardait déblatérer dans un silence total, soudain rompu par une voix qui s’éleva :

« Je ne comprends pas », dit un élève en se levant de son siège. « Je veux dire, je sais que le point de vue de la deuxième personne n’est pas très populaire et qu’il est vraiment difficile à publier, mais comment choisir entre écrire à la première personne et écrire à la troisième personne ? Cela me tracasse ! »

Il y eut des murmures sincères d’assentiment. De toute évidence, cette question fondamentale en inquiétait plus d’un.

Lors de l’écriture d’un roman, le choix d’un point de vue peut être source d’anxiété, surtout si l’écrivain n’a pas encore trouvé la meilleure façon de présenter son protagoniste et/ou narrateur au lecteur. Alors, comment choisir son point de vue ? Ils ont chacun leurs avantages et leurs inconvénients, comme je vais vous l’expliquer ci-dessous.

Généralement, le point de vue de la troisième personne est plus courant dans l’édition et est généralement accepté par tous les éditeurs sans rechigner. Un éditeur – ou un agent – ne vous demandera presque jamais de changer votre roman pour passer de la troisième personne à la première personne ; l’inverse est plus susceptible de se produire. Et si vous regardez les titres les plus vendus, la majorité sont à la troisième personne. Donc, le premier choix serait apparemment la troisième personne. Cependant, il y a bien sûr des exceptions où un roman (et un protagoniste / narrateur) est vraiment mieux avec un point de vue à la première personne, et se vend tout aussi bien sinon mieux qu’un roman à la troisième personne.

Parmi les romans célèbres à la première personne, nous pouvons citer « Seul sur Mars » (The Martian) de Andy Weir ou « La Servante écarlate » (The Handmaid’s Tale) de Margaret ATWOOD.

C’est ce que vous devez évaluer. Quel point de vue est le bon pour vous et votre roman ?

Faites confiance à votre instinct

Si vous avez naturellement tendance à écrire d’un point de vue ou de l’autre, je vous suggère de vous en tenir à cela. Pour moi, le choix était fait : ce serait la troisième personne, même s’il n’est pas exclu que je m’essaye à la première personne dans un cinquième roman…

Faites confiance à votre instinct créatif. Si la première personne vous vient plus naturellement et s’écoule sans effort, alors c’est votre voix en tant qu’auteur et vous devez absolument l’honorer. D’un autre côté, si l’une ou l’autre perspective est un anathème pour vous et que vous ne pouvez tout simplement pas continuer à l’utiliser à long terme, vous devriez changer, même si c’est l’option la plus populaire. Vous pouvez également réfléchir au point de vue que vous appréciez le plus en tant que lecteur. Si vous aimez le lire, l’écrire vous sera probablement plus intuitif.

Certains genres nécessitent un point de vue à la première personne, ou ils ne fonctionneront pas du tout. Un exemple est le genre « fiction épistolaire », où le roman peut être raconté en tout ou en partie par des lettres, des entrées de journal et d’autres formes de correspondance. Un autre exemple est la « fiction autobiographique », qui se lit comme une autobiographie à la première personne écrite par votre personnage principal. De toute évidence, comme c’est « autobiographique », il faut que ce soit à la première personne ou cela ne fonctionnera pas. Dans ces cas, je dirais d’utiliser la première personne, car la troisième personne n’est même pas une option.

Parmi les fictions épistolaires, nous pouvons citer « Cartographie des nuages » (Cloud Atlas) de David Mitchell.

Immédiateté versus omniscience

Plus largement, la première personne est idéale pour générer l’immédiateté, et elle amène facilement le lecteur dans l’expérience subjective du narrateur. Cependant, elle n’est pas aussi efficace pour fournir une perspective hors de la tête du personnage, sur le personnage, le décor ou l’histoire. Par exemple, le point de vue à la troisième personne, bien que moins immédiat et intime, a l’avantage de vous permettre, en tant qu’écrivain, de transmettre des choses sur le personnage et ce qui va lui arriver, des choses que le personnage ne sait peut-être pas.

« Camille approcha lentement de Noiraud acculé dans le cercle menaçant qui rétrécissait sur lui. Surpris et retranché dans sa peur, son agresseur se releva et l’expression de son visage changea du tout au tout pour se faire plus douce, plus calme, comme s’il était conscient de la raclée qu’il s’apprêtait à recevoir et l’acceptait. La queue entre les jambes, il baissa les oreilles et inclina la tête. Les marques noires et blanches autour de ses yeux accentuaient son expression de tristesse. Allez-y, semblait-il vouloir dire. Mais il ne s’attendait pas à être mortellement réprimandé par l’humaine. Le coup partit, rapide et précis. Camille planta le bois de cerf dans le cou du mâle bêta. Terminés les scrupules. La pointe traversa la trachée et le sang gicla au rythme des battements de cœur. Noiraud s’effondra une première fois, mais eut la force de se relever. Il gémit faiblement et la regarda d’un air suppliant. »

La perspective plus impersonnelle et divine de la troisième personne, planant au-dessus du personnage plutôt que de l’incarner, donne à l’auteur la licence d’être omniscient, ou du moins plus informé que le personnage. À la troisième personne, vous pouvez laisser des indices qui passent devant le radar du personnage mais qui sont capturés (espérons-le !) par votre lecteur.

Par exemple, si vous écrivez un roman mystérieux dans lequel vous devez laisser au lecteur des indices sur ce qui se passe – que le personnage peut ne pas voir ou percevoir – à travers une préfiguration qui se produit en dehors de la perspective de ce personnage, alors vous serez mieux avec la troisième personne. Vous ne serez pas en mesure de transmettre ces indices d’un point de vue à la première personne, dans lequel, si le personnage n’a pas conscience d’un événement, alors il n’existe pas.

Mais ! Si vous écrivez un roman à mystère du point de vue du personnage, dans lequel vous avez l’intention de cacher des faits au lecteur (à des fins de suspense), vous pouvez choisir d’écrire à la première personne, car la perspective et la subjectivité limitées du personnage servent votre objectif. Cela aide à obscurcir des choses que vous ne voulez révéler que plus tard, des machinations que vous souhaitez cacher au lecteur ainsi qu’au personnage. En ce sens, un point de vue à la première personne peut également être utilisé pour dissimuler.

Il y a aussi un espace intermédiaire entre la première personne et la troisième personne, où vous pouvez essayer d’avoir le meilleur des deux mondes en séparant votre narrateur et votre protagoniste. Autrement dit, vous pouvez faire en sorte que le personnage principal agisse et expérimente des choses à la troisième personne, tandis qu’un narrateur désincarné raconte des bribes de l’histoire à la première personne, ou injecte simplement, spontanément, des commentaires si nécessaire. Le narrateur a souvent l’avantage d’en savoir plus que le protagoniste, et peut être utilisé soit comme porte-parole de l’auteur ou comme personnage à part entière, peut-être même un personnage nommé, identifié et rencontré par le protagoniste dans le texte.

Cela vous permet de relier les points de vue à la première et à la troisième personne, et cela peut être un moyen d’ajouter une couche de profondeur, d’ironie ou d’humour à un roman. Ce n’est cependant pas une technique couramment utilisée, et si vous l’adoptez, elle doit être bien exécutée. Un exemple brillant est « Orlando ». L’auteur, Virginia Woolf, établit un équilibre délicat entre la perspective à la troisième personne du protagoniste et le commentaire ironique, spirituel et souvent sec du narrateur. Le narrateur est le biographe d’Orlando qui fournit des détails au-delà de ceux dont le protagoniste est au courant, et s’adresse souvent directement au lecteur.

La tendance la plus répandue

Enfin, vous voudrez peut-être examiner quelle est la tendance la plus répandue dans votre genre. Si vous écrivez dans un genre particulier, je vous suggère de consulter plusieurs best-sellers pour ce genre, vous en avez certainement dans votre bibliothèque. Si vous voyez une division assez uniforme ou une tendance à la première personne dans votre genre, vous pouvez vous orienter vers celui-ci. Mais si la grande majorité des livres similaires à votre genre sont à la troisième personne, cela vaut peut-être la peine de vous orienter vers ce choix – pas seulement pour des raisons de popularité, mais parce que si tant d’écrivains à succès ont fait ce choix, c’est qu’il doit y avoir une bonne raison pour cela. Évidemment, vous pouvez aussi choisir d’être créatif, de n’en faire qu’à votre tête, de sortir du lot, de révolutionner le genre… Vous voyez de quoi je parle. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise solution.

Conclusion

Donc, ce que vous devez vous demander est :

  • Avec quel point de vue êtes-vous le plus à l’aise pour écrire ?
  • Quel point de vue aimez-vous lire le plus ?
  • Qu’est-ce qui convient le mieux à votre roman et à votre protagoniste ?
  • Voulez-vous que le lecteur soit complètement immergé dans l’expérience du protagoniste (à la première personne) ou voulez-vous donner au lecteur des informations extérieures à cette expérience (à la troisième personne) ?
  • Quelle est la tendance du marché dans votre genre ?

Si la plupart de vos réponses aux questions ci-dessus sont « à la première personne », allez-y pour ce choix. Et si la plupart des réponses sont « à la troisième personne », alors optez pour cette solution ! Mais si vous êtes toujours indécis, je vous suggère d’expérimenter. Vous pouvez le faire en écrivant deux ou trois courtes scènes de votre roman à la première et à la troisième personne, puis en les comparant pour voir quelle perspective se lit mieux. Vous pouvez même demander à des lecteurs de confiance, comme votre famille, vos amis ou des membres de votre groupe d’écriture, de vous dire quel point de vue se lit le mieux. Ensuite, comptez les votes et vous aurez votre résultat. C’est une façon plus démocratique de déterminer quel point de vue utiliser.

Au fait, la beauté du point de vue dans l’écriture d’un roman est que vous pouvez toujours changer d’avis.