Dernier espoir


Cette courte nouvelle pourrait servir de conclusion au roman « Matriochkas », incluant la notion de destinée.
On retrouve ici une lointaine descendance de l’héroïne, également surnommée Poupée…


Année 2538, vers la constellation du Cygne.

L’infinité est la mesure qui rend toute chose égale.


Le vaisseau Nemesis fonçait dans l’espace à vive allure.

À bord, tirée de son sommeil artificiel, la jeune femme se réveilla. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, l’air béat et le regard plein d’une vérité à la fois merveilleuse et effroyable, elle se vit flotter à la surface de sa capsule d’hibernation, oblongue et horizontale, comme un cercueil couché au sol, mais bien plus imposante et composée d’un entrelacement de matériaux blancs et translucides.

Le couvercle était ouvert. Le regard ainsi perdu dans l’obscurité mordante et froide du vaste hangar dans lequel elle se trouvait, avec gravé en elle la terrifiante révélation du petit ange qui était venu la visiter, elle se sentait en harmonie avec tout.

Elle n’était pas censée rêver. Pourtant durant un laps de temps très bref, elle s’était retrouvée dans un espace infini de lumière et d’amour qui lui avait paru bien plus réel que la réalité elle-même. Une sorte de force supérieure s’était emparée d’elle, apaisante et éclairante, accompagnée d’une sensation de grande douceur, de paix et de bienveillance. Elle avait eu l’impression que des pensées lui étaient venues sous la forme de rêves prémonitoires. Ce fut à cet instant précis que le terminal Xytron, connecté à ses neurones, avait choisi d’interrompre le processus de sommeil pour la ramener dans cette réalité physique.

Pour le moment, son esprit tentait désespérément d’interpréter les informations qui venaient de lui être fournies, quoique d’une manière assez inexplicable. Une voix angélique s’était glissée au plus profond de son cœur et lui avait demandé de se sacrifier avec un amour tellement grandiose qu’elle avait d’ores et déjà accepté l’effroyable destinée qui l’attendait. C’est pourquoi elle se sentait partagée entre bouleversement, au vu de son destin et de sa souffrance future et joie car elle savait maintenant qu’au bout de ces prochaines décennies de ténèbres et de solitude, il y avait la lumière. Elle se dit que s’il existait une voix capable de vous envelopper à ce point de réconfort et de vous réchauffer d’un amour si infini, alors elle était prête à tout endurer, même le pire.

Les pensées léthargiques, encore étourdie par cette sensation étonnante de calme et de plénitude qui l’envahissait, la jeune femme écrasa un bâillement et se frotta les yeux, comme absorbée par un sommeil trop fort. À la suite de quoi, l’air ambiant vibra sous la soudaine gravité et elle se retrouva plaquée au fond de la capsule d’hibernation, noyée dans une masse d’eau. Heureusement, le liquide s’évacua rapidement, comme une baignoire qu’on aurait vidée d’un coup.

Le terminal Xytron venait de rétablir la gravité artificielle par rotation au sein du vaisseau.

La jeune femme se débattit dans sa capsule, but la tasse, cracha et toussa plusieurs fois.

— Xytron ! Tu me le paieras, dit-elle en reprenant ses esprits.

« Bonjour Poupée. Ton corps avait besoin d’eau, » répondit le terminal. La voix était un murmure émis par l’implant cérébral de la jeune femme.

Poupée crut distinguer chez lui un ton malicieux.

— Quelle année ? demanda-t-elle à voix haute.

« 2538. »

— Temps de voyage ?

« 103 ans, 4 mois, 18 jours. Nous sommes presque arrivés. J’ai détecté une activité cérébrale dans ton cerveau, c’est pour ça que je t’ai réveillée. Vous n’êtes pas censés rêver, c’est la procédure. »

— Non Xytron, nous ne sommes pas arrivés. Alerte Zvyterion, qu’elle prépare le poste de commandement.

« Zvyterion est prête depuis longtemps. »

« Je suis là, Poupée, » entendit-elle dans sa tête.

Poupée sourit en ressentant le timbre apaisant de la voix féminine calquée sur celle de sa mère.

— Lumière, ordonna-t-elle.

Des lignes parallèles de lumières bleues et douces apparurent sur les parois et plongèrent le hangar dans un environnement tamisé.

Dès qu’elle commença à aller mieux, Poupée sortit de la capsule d’hibernation nue comme un ver et posa les pieds par terre, la tête encore pleine d’un rêve qui lui avait paru bien réel, avec le sentiment d’avoir été plongée dans un bain d’amour.

Elle était recouverte d’une matière gélatineuse, visqueuse et dégoulinante. Elle s’affaira à l’enlever en se raclant le corps avec ses doigts, du moins en partie, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une fine pellicule. Xytron lui apprit que la solution aqueuse dans laquelle elle avait été plongée se gélifiait au contact de l’air. Le corps un peu englué, elle se couvrit d’une sorte de tunique simple, blanche et fine.

Elle n’aimait pas la sensation bizarre qu’elle éprouva à cet instant, tiraillée entre désorientation et envie de vomissement. Elle se passa les mains dans les cheveux et cligna des paupières, comme pour empêcher ses yeux fatigués de se voiler. Tout autour d’elle, le hangar était vaste de dix-mille capsules d’hibernation agencées par grappes de six autour d’axes et contenant chacune une personne endormie.

Le silence était immense et oppressant, à la mesure de la taille de l’endroit.

Guidée par le marquage au sol, Poupée se mit à déplacer son physique longiligne, mais ce fut une torture pour la jeune femme dont les membres étaient encore affaiblis après sa longue léthargie. Comme ses genoux fléchirent et qu’elle manqua de s’écrouler, elle dut ralentir la cadence. Elle atteignit finalement le sas de sortie qu’elle ouvrit d’un revers de main devant l’écran, puis emprunta un ascenseur et se dirigea d’un pas vacillant vers le poste de commandement du vaisseau. Les jambes encore frêles, elle s’efforçait à marcher droit en chassant cette sensation de vertige. À mesure qu’elle avançait, à la manière d’un condamné à mort le matin de son exécution, elle sentit un changement s’opérer en elle. Submergée par un intense flux d’émotions, elle tituba soudain et fondit en larme. Après ces quelques secondes de faiblesse, elle se ressaisit et au moment même où elle laissait ses pensées se disperser et vagabonder comme des moutons dans un pré, elle repensa à l’Évènement.

Au cours de l’année 2405, la race humaine avait bien failli disparaître de la surface de la Terre le jour où une comète l’avait frôlée pour finalement s’écraser sur la Lune. Un bon tier avait été ôté à l’astre lunaire, entraînant un déchaînement des mers et des raz-de-marée. La quantité phénoménale de poussière dégagée lors de cette collision avait plongé notre belle planète dans un hiver nucléaire, engendrant famines, mouvements migratoires, violences, révoltes et effondrement de la vie sur Terre. Des dizaines d’années de ténèbres durant lesquelles un important groupe de personnes, mêlant civils et scientifiques de tous bords, s’était réfugié dans la base forte souterraine du Svalbard, sur l’île norvégienne du Spitzberg à mi-chemin entre la Norvège et le Pôle Nord. Conçu à l’origine pour protéger des catastrophes les graines de toutes les cultures vivrières de la planète afin de préserver la diversité génétique, ce lieu hautement sécurisé avait été transformé au cours des siècles en une véritable petite ville souterraine creusée dans le flanc d’une montagne, à cent-vingt mètres de profondeur et accessible par un tunnel fortifié de cent mètres de long.

C’est dans ce contexte et à l’abri de cette base que fut décidé la construction du vaisseau interstellaire Nemesis, un navire géant autonome imaginé dans l’optique d’implanter l’espèce humaine sur une autre planète. En découla trente années de chantier pour sauver l’humanité.

Née dans ces temps obscurs, dans l’ombre de la poussière lunaire qui filtrait encore plus du tiers du rayonnement solaire promis à la Terre, Poupée n’avait jamais connu les beaux paysages terrestres tels que nous les connaissons aujourd’hui, sauf à travers les films.

Elle avait été élevée par son père pour être pilote, et cela dès son plus jeune âge. Il désirait un garçon, mais il avait eu une fille, alors il l’avait éduquée à la manière d’un homme pour en faire un véritable leader. De toute évidence, durant ces années noires de froid et de famine, jouer n’était pas une option. Lorsqu’elle disposait d’un peu de temps libre et qu’elle regardait l’extérieur de la base par l’épaisse baie vitrée construite à flanc de montagne, elle s’imaginait de jolis flocons de neige flotter vers le sol, alors que ce n’était que des tourbillons de poussière grise animés par des vents violents. Au milieu de cette tempête, son père était le rocher auquel elle s’agrippait.

Poupée eut un triste sourire en se remémorant son père lui citer Constantin Tsiolkovski, le pionnier de l’astronautique russe qui disait en son temps : « La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau. » À cela il ajoutait : « Sois courageuse, ma jolie Poupée. » Elle sentait alors une angoisse dans ses propos, d’autant plus qu’il était mourant à cette époque. Il avait cessé de s’alimenter et progressivement de boire. Puis affaibli par cette sorte d’anorexie finale, il s’était enfoncé lentement dans la mort, jusqu’à rendre son dernier souffle, comme une petite bougie. Sa maman lui avait avoué plus tard qu’il s’était privé de ses rations alimentaires quotidiennes pour les lui donner, afin qu’elle reste forte. Après qu’il lui eût tout appris, il s’était sacrifié pour elle sans qu’elle ne s’en doutât…

À la fois triste et pensive, Poupée se dirigeait lentement vers le poste de commandement du vaisseau. Elle l’atteignit enfin et l’empreinte de sa main suffit pour en ouvrir la porte d’accès. À l’intérieur, elle se retrouva dans une grande salle vide plongée dans l’obscurité.

— Activation.

Une lumière douce colora la pièce, ainsi que l’immense console en fer à cheval pourvue de toutes sortes d’écrans au-dessus desquelles des faisceaux laser dessinèrent dans le vide, point après point, rayon après rayon, mais à la vitesse de la lumière, l’hologramme des deux intelligences artificielles, Xytron et Zvyterion. Ils lui apparurent grandeur nature flottant dans l’air en trois dimensions, sous la forme pour l’un d’un homme d’âge mûr ressemblant au personnage de Tortue Géniale issu d’un célèbre manga japonais et pour l’autre d’une jeune femme aux cheveux roses, aux grands yeux verts démesurés et vêtue d’une tenue de léopard avec une queue.

Poupée les avait imaginés ainsi, mais elle pouvait changer leur apparence à tout moment.

— Ça va ? Le temps ne vous a pas paru trop long ? demanda-t-elle en s’enfonçant dans le siège destiné au commandant de bord. Ainsi installée, elle se retrouva à la fois entourée d’écrans d’ordinateur et de la gigantesque vitre circulaire du vaisseau dont les panneaux mobiles de protection étaient fermés.

Les deux hologrammes se regardèrent, incertains de comprendre, avant que Xytron ne réponde finalement :

— Nous sommes insensibles au temps qui passe, Poupée. De plus, nous nous sommes désactivés, tout en gardant un contrôle minimal sur le vaisseau…

Le « oui je sais » répondu par Poupée ajouta de l’ampleur à leur confusion initiale.

— Où sommes-nous ? Ouvrez les volets de protection.

Les volets métalliques roulèrent en silence le long de la vitre du poste de commandement qui s’emplit immédiatement d’étoiles. Poupée, les yeux écarquillés, savoura l’ultime panorama jusqu’à ce que la lumière intense d’une étoile à proximité l’oblige à les clore.

— Filtre de protection.

Les vitres se teintèrent et c’est avec une voix calme et un ton pédagogique que Xytron prit la parole :

— Nous sommes dans la constellation du Cygne. L’étoile la plus proche à droite est Kepler-186. Notre planète destination, Kepler-186 f, renommée Terre-2, se situe actuellement devant son étoile. Attends je l’isole. Regarde comme elle est belle. Nous l’atteindrons dans 3 mois, 6 jours et 15 heures. À mesure que l’intelligence artificielle parlait, des diagrammes et des schémas se dessinaient sur la vitre principale du poste de commandement et l’image spectrale d’une planète tournant sur elle-même se matérialisa au-dessus de la console. La voix de Xytron sortit à nouveau de son hologramme avec un petit rire malin : eh oui ! Poupée, tu as été réveillée trop tôt. Comme tu le sais, nous ne pouvons pas réutiliser les capsules d’hibernation par manque de liquide amniotique amélioré. Nos ressources sur Terre étaient épuisées et nous avons déjà eu du mal à mettre en place dix-mille capsules… Tu as donc un peu plus de trois mois à passer avec nous. Zvyterion et moi essaierons de te divertir de toutes les manières possibles…

Pendant que Xytron déblatérait, Poupée examinait sur un terminal le compte rendu de son activité cérébrale. Il y avait eu effectivement un pic d’activité de moins d’une microseconde à un moment donné alors que l’électroencéphalogramme était supposé rester à plat lorsqu’elle était en hibernation. Elle avait senti qu’une petite force s’était immiscée dans son esprit sous la forme d’un rêve pour lui révéler que la planète vers laquelle le vaisseau se dirigeait n’était pas la bonne. Il fallait changer de route pour atteindre la deuxième planète super-habitable retenue au préalable par les ingénieurs. Poupée secoua la tête.

— Non, Xytron, fit-elle à demi-voix, cette planète n’est pas la bonne.

— Pas la bonne ! s’étonna l’hologramme, comment le sais-tu ? Lorsque nous l’avons examinée depuis la Terre, Kepler-186 f entrait tout à fait dans le cadre des planètes aux paramètres acceptables pour héberger l’existence humaine. C’était notre meilleur choix !

— Relance une simulation. Maintenant que nous sommes proche de Terre-2, les résultats devraient s’affiner et être plus précis.

Tandis que Xytron lançait en boucle des séries d’analyses et de prévisions approximatives, Poupée examinait les statistiques et les performances chiffrées qui défilaient sous la représentation en trois dimensions de la planète Kepler-186 f.

Les chiffres soudain se stabilisèrent.

— Chance de vie ? demanda Poupée.

— 48-52, annonça Xytron.

D’un geste de la main, Poupée fit s’évanouir l’image de la planète.

— Ce n’est pas assez, conclut-elle. À notre départ, elles étaient de 73-27. Nous devons changer de route et nous diriger vers notre second choix : Kepler-442 b.

Malgré ses efforts pour rester impassible, Zvyterion n’eut d’autre alternative que de la regarder avec gravité. Elle dit d’une voix douce et expressive :

— Est-ce que tu sais ce que cela implique, Poupée ! Kepler-442 b orbite autour d’une étoile située dans la constellation de la Lyre et nous ne l’atteindrons que dans 83 ans…

— Je sais, dit Poupée en baissant la tête. Sa voix se brisa.

— Tu peux encore changer d’avis, intervint Xytron.

— Non. Ne me demande pas pourquoi, mais je suis sûre de moi. Insère les nouvelles coordonnées dans le système et efface les graphiques sur la vitre, je veux voir l’espace.

Poupée arborait un visage serein.

« Le Cosmos, » pensa-t-elle. Dérivé du verbe grec « ordonner », « organiser », « harmoniser ». Comme aimait à le répéter son père, le Cosmos dans toute son immensité était composé de milliards de galaxies, elles-mêmes composées de milliards de systèmes solaires et de centaines de milliers de planètes… Le tout en parfaite harmonie… Et de son point de vue, là, maintenant, il semblait lui sourire. Remplie de la chaleur apaisante du petit ange, elle fut certaine de son choix.

Poupée ramena ses genoux contre sa poitrine et prit son visage entre ses mains. Tandis que les larmes ruisselaient en cascade sur son visage, elle se dit que la vue était magnifique.

À l’extérieur dans l’espace, une myriade d’étoiles brillait. Compte tenu de la vitesse à laquelle il progressait, le vaisseau frôlerait la plus proche dans environ 9 ans, la suivante dans 14 ans, celle d’après dans 23 ans, périodes durant lesquelles il se rechargerait en énergie. La onzième étoile, Kepler-442, serait la bonne et il l’atteindrait dans 83 ans.

Autant dans la lumière du petit ange elle avait eu l’impression de vivre un instant d’éternité, autant en cet instant précis le temps paraissait suspendu et cela allait durer une éternité.

Parcourue d’un frisson, Poupée laissa échapper un long soupir tremblant. Tout à sa contemplation, elle se dit que de son vivant elle ne s’émerveillerait jamais devant l’immensité des mers, le côté artistique des forêts, la tendresse de l’herbe verte, la douceur de la terre cultivée, la pureté du ciel bleu et l’air de la nuit, ni ne percevrait le bruit des vagues, ni ne sentirait le souffle du vent sur sa peau, ni ne toucherait la rosée du matin… Elle avait caressé l’espoir de connaître tous ces beaux paysages naturels sur la nouvelle planète qu’ils atteindraient, mais force était de constater qu’elle ne vivrait jamais assez longtemps pour les voir. Elle avait dix-neuf ans et elle serait morte avant l’arrivée du vaisseau colonisateur à destination.

Une idée frappa alors Poupée, comme une note de musique et dans un moment de folie, elle pensa à réveiller sa maman. Elle savait qu’elle était endormie quelque part dans la salle des capsules d’hibernation et elle se dit que cela lui éviterait de passer le reste de sa vie à se morfondre dans la solitude. Elles pourraient se tenir mutuellement compagnie des années durant mais avait-elle le droit de lui infliger cette punition qui revenait à la condamner à mort de la pire façon qui soit ?

— Zvyterion, demanda-t-elle soudain, montre-moi où repose ma maman.

— Impossible, Poupée.

Saisie d’une nouvelle crainte, elle leva un sourcil interrogatif.

— Pourquoi ?

— Ta maman n’est pas à bord ! Toutes les personnes embarquées ont moins de trente ans.

Cette révélation fut un véritable choc pour Poupée. Pendant un moment, elle crut qu’elle allait défaillir. Frappée d’horreur, le souffle coupé, trop bouleversée même pour hurler, elle se renversa au fond de son siège et ferma les yeux pour retenir les larmes. Plongée dans un silence angoissé, elle se noya dans le souvenir des derniers instants passés avec sa mère. Elle se remémora comme si c’était hier, alors que 103 années s’étaient écoulées, de son visage penché sur le sien pour la rassurer et lui murmurer des mots d’amour avant qu’elle ne soit plongée en état d’hibernation. Elle lui avait dit qu’elle la suivrait de près dans son sommeil et qu’elles se reverraient bientôt, le temps d’une courte nuit. Manifestement, elle lui avait menti et était restée sur Terre comme elle ne répondait pas aux critères d’acceptation…

Quand les battements de son cœur se furent calmés et qu’elle eut retrouvé une respiration normale, Poupée se mit à pianoter sur le clavier pour changer l’apparence des hologrammes. C’est ainsi que Xytron prit l’apparence de son père et Zvyterion celle de sa mère. Elle trouva que, sur beaucoup de points, elle lui ressemblait de manière troublante. La qualité de la définition de l’hologramme laissait même apercevoir le joli grain de beauté identique au sien placé sur le côté gauche de sa gorge.

— Ta maman a envoyé un message pour toi trente-sept ans après le départ du vaisseau. Tu veux l’écouter ? demanda Zvyterion.

— Oui, répondit Poupée d’une voix où l’espoir se mêlait à l’appréhension.

Zvyterion, sous l’apparence de sa mère, se mit à parler d’une voix étonnamment vibrante de sensibilité pour une intelligence artificielle :


Poupée ma chérie,

Ç’est fou comme le temps passe. Il file et avant que tu puisses t’en rendre compte, c’est ta vie entière qui a filé. Trente-sept ans se sont écoulés depuis que nous nous sommes quittées et il n’y a pas un jour qui passe sans que je pense à toi.

La situation sur Terre ne s’est pas améliorée et il faudra encore des siècles pour que la planète se remettre du terrible bouleversement qu’elle a subi.

Il ne reste plus qu’une poignée d’entre nous et l’humanité ici ne survivra pas. N’oublie pas que vous, enfants de la Terre, êtes notre dernier espoir.

Lorsque tu entendras ce message, je serai morte depuis longtemps, mais le vaisseau sera arrivé à destination et tu auras devant toi votre nouvelle planète. Notre devoir, à ton père et à moi, n’a jamais été d’embarquer sur ce vaisseau. Seule la nouvelle génération y était autorisée. Le rôle des anciennes générations était de vous éduquer et de vous préparer aux problèmes auxquels vous seriez confrontés. Nous avions déjà accepté notre destin, la joie ainsi que la souffrance qui l’accompagnait et nous avions tous accepté de laisser partir nos enfants, pour le bien de l’humanité.

Je compte sur toi ma chérie. Surmonte ta tristesse et n’abandonne pas. Mène-les à bon port.

J’arrive à la fin de ma vie et les forces m’abandonnent, mais avant de disparaître, je voulais te dire une dernière fois que je t’aime. S’il advient que nous revivons quelque part, dans le ciel ou dans les étoiles, sache que je serai là à veiller sur toi.

Dans tous les cas, je t’aime plus que tout au monde.


— Fin du message, murmura Zvyterion.

Poupée regardait l’hologramme de sa mère à travers le rideau de douleur qui troublait sa vue. Au même titre que les deux intelligences artificielles, Xytron et Zvyterion, elle veillerait sur le vaisseau et son équipage endormi. Ses parents s’étaient sacrifiés pour elle, par amour. À son tour maintenant de se sacrifier.

Elle les mènerait à bon port.

Seule dans son vaisseau flottant dans un infini noir, elle repensa au petit ange et un sourire s’épanouit sur son visage. Il lui avait donné en une fois une telle dose d’amour qu’elle l’aiderait à tenir jusqu’à la fin de sa vie… en attendant de rejoindre la lumière…

FIN


Retrouvez les aventures de Poupée dans le roman émotionnel « Matriochkas »

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Madeleine Posté le samedi 17 avril 2021 à 17:58:24
Belle fin, triste et larmoyante à souhait.
J’aime le déroulé de l’histoire durant lequel les tenants et les aboutissants nous sont révélés petit à petit.
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Orfélie Posté le dimanche 24 janvier 2021 à 15:38:44
Très jolie histoire, se lit facilement. Entre voyage interstellaire et métaphysique. Bravo.
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AhmedIQ Posté le lundi 11 janvier 2021 à 15:52:13
Merci pour ce partage. Une courte histoire à la fois belle et triste, émouvante et pleine d'espoir. Je suivrai avec joie les aventures de cette jeune Poupée.

©loumina, tous droits réservés 2021.