« Nous adorons votre manuscrit. Nous souhaitons le publier. En revanche, vous devrez acheter 200 exemplaires de votre roman. »
Un éditeur est censé vendre des livres aux lecteurs, pas des livres aux auteurs.
Si cette phrase vous paraît choquante, vous n’êtes pourtant pas seul à l’avoir reçue. Chaque année, de nombreux auteurs débutants découvrent avec enthousiasme qu’un éditeur souhaite publier leur livre… avant de déchanter en lisant les petites lignes du contrat.
L’obligation d’acheter un certain nombre d’exemplaires de son propre ouvrage est une pratique qui suscite de vifs débats dans le monde de l’édition. Pour certains éditeurs, il s’agit d’un simple partenariat. Pour beaucoup d’auteurs et de professionnels, c’est un signal d’alarme.
Alors, où se situe la vérité ? Est-ce acceptable ? Est-ce légal ? Est-ce simplement du compte d’auteur déguisé ? Et surtout : une maison d’édition qui gagne son argent grâce aux auteurs a-t-elle encore intérêt à vendre leurs livres au public ?
Autant de questions auxquelles il est essentiel de répondre avant de signer quoi que ce soit.
Un éditeur doit-il vraiment vendre des livres… ou vendre des livres à ses auteurs ?
Le jour où votre premier client devient votre propre auteur, il est peut-être temps de se demander qui est réellement le vendeur… et qui est réellement le client.
Posons une question toute simple.
Quel est le métier d’une maison d’édition ?
La réponse semble évidente :
- sélectionner des manuscrits ;
- travailler les textes ;
- fabriquer les ouvrages ;
- assurer leur diffusion ;
- convaincre les libraires ;
- promouvoir les auteurs ;
- vendre les livres aux lecteurs.
Le modèle économique traditionnel est limpide : l’éditeur investit sur un auteur parce qu’il pense pouvoir vendre son livre.
Mais que se passe-t-il lorsque le premier client de la maison d’édition devient… l’auteur lui-même ?
Le risque est évident : si l’éditeur est déjà assuré d’écouler plusieurs dizaines ou centaines d’exemplaires dès la signature du contrat, pourquoi ferait-il autant d’efforts pour convaincre les libraires, organiser une communication ambitieuse ou investir dans une véritable promotion ?
C’est précisément là que commence le débat.
Acheter ses propres livres : est-ce forcément du compte d’auteur ?
Les maisons d’édition reconnues prennent un risque financier sur leurs auteurs. C’est précisément ce qui distingue un éditeur d’un simple prestataire de fabrication.
Pas nécessairement.
Il existe plusieurs situations.
Certaines maisons d’édition demandent aux auteurs d’acquérir quelques exemplaires à tarif préférentiel pour leurs dédicaces ou leurs salons. Une dizaine ou une vingtaine d’exemplaires ne choque généralement personne.
En revanche, lorsque le contrat impose l’achat de 100, 200, voire 500 exemplaires, la frontière devient beaucoup plus floue.
Car au final, qui finance réellement l’impression ?
L’auteur.
Et lorsque plusieurs dizaines d’auteurs achètent chacun plusieurs centaines de livres, la maison d’édition peut parfois couvrir une grande partie de ses coûts avant même d’avoir vendu le moindre exemplaire au grand public.
Peut-on encore parler d’édition « à compte d’éditeur » ?
La question mérite d’être posée.
« Ce n’est pas du compte d’auteur… »
Un véritable éditeur met de l’argent sur la table pour défendre un livre. Il ne tend pas une facture à celui qui l’a écrit.
Certaines maisons d’édition affirment :
« Nous ne demandons aucune participation financière. Nous demandons simplement que l’auteur achète une partie de son tirage. »
Sur le papier, la nuance existe.
Dans les faits, l’argent provient toujours de la poche de l’auteur.
Si un auteur dépense 2 000 €, 3 000 € ou davantage pour acquérir ses propres livres, la différence avec un contrat à compte d’auteur devient parfois difficile à percevoir.
Certains juristes parlent alors de compte d’auteur déguisé, même si chaque situation dépend du contenu exact du contrat.
Ce n’est donc pas uniquement le vocabulaire qui compte.
C’est le modèle économique réel.
La vraie question : qui prend le risque financier ?
Dans l’édition traditionnelle, l’auteur apporte son manuscrit. L’éditeur apporte son savoir-faire, son réseau et son investissement. Si l’auteur apporte aussi l’argent, la frontière devient floue.
L’édition traditionnelle repose sur un principe simple.
L’éditeur prend le risque.
Si le livre ne se vend pas, c’est lui qui perd de l’argent.
Lorsque ce risque est transféré à l’auteur, même partiellement, le rapport change profondément.
L’auteur devient presque un investisseur.
Or un écrivain cherche généralement un éditeur pour être accompagné, pas pour financer lui-même sa publication.
Un éditeur qui vit des auteurs a-t-il encore intérêt à vendre leurs livres ?
Quand un éditeur croit vraiment en un livre, il investit dessus. Il ne demande pas à son auteur de financer la preuve qu’il y croit.
Voilà probablement la question la plus dérangeante.
Imaginons deux maisons d’édition.
Premier modèle
Elle publie 20 auteurs.
Chaque livre rapporte uniquement si des lecteurs l’achètent.
Toute son énergie est donc consacrée à la diffusion.
Second modèle
Elle publie 100 auteurs.
Chacun doit acheter 200 exemplaires.
Avant même la sortie des livres, plusieurs milliers d’ouvrages sont déjà vendus… aux auteurs.
Dans quel modèle la pression commerciale est-elle la plus forte ?
Dans lequel l’éditeur aura-t-il le plus intérêt à convaincre les libraires ?
La réponse paraît assez évidente.
Bien sûr, certaines maisons d’édition qui imposent un achat obligatoire effectuent malgré tout un excellent travail de diffusion.
Mais la question reste entière : leur priorité économique est-elle vraiment le lecteur ?
« Tous les auteurs doivent bien faire leur promotion… »
Une maison d’édition sérieuse sait qu’un auteur aura besoin de quelques exemplaires pour ses proches, ses archives ou ses premières rencontres. Elle les lui fournit généralement gratuitement. Elle ne lui impose pas d’acheter son propre livre par cartons entiers.
C’est vrai.
Aujourd’hui, même les grandes maisons d’édition demandent aux auteurs de participer à la communication.
Réseaux sociaux.
Salons.
Rencontres.
Interviews.
Personne ne conteste cela.
Mais assurer sa visibilité n’a rien à voir avec acheter soi-même une partie du stock.
La communication est une implication.
L’achat obligatoire est un investissement financier.
Les deux ne doivent pas être confondus.
Que deviennent réellement les livres achetés ?
Autre interrogation rarement évoquée.
Que fait un auteur de 300 exemplaires de son roman ?
Les stocke-t-il dans son garage ?
Les revend-il lui-même ?
Les distribue-t-il à ses proches ?
Les transporte-t-il sur chaque salon du livre ?
Cette situation transforme parfois un écrivain en libraire improvisé.
Est-ce vraiment le rôle qu’il recherchait ?
Pourquoi certains auteurs acceptent-ils malgré tout ?
Le rêve d’être publié est parfois tellement puissant qu’il peut faire accepter des conditions qu’on refuserait dans n’importe quel autre domaine.
La réponse est parfois inconfortable.
Le plus souvent, c’est par désespoir. Après avoir essuyé les refus des grandes maisons d’édition, ou de celles qui jouissent d’une véritable reconnaissance dans le secteur, certains auteurs finissent par accepter des conditions qu’ils n’auraient jamais envisagées au départ. Ironiquement, ces éditeurs réputés sont aussi ceux qui ne demandent pas à leurs auteurs d’acheter leurs propres livres.
Après des mois, parfois des années à accumuler les messages de refus ou à ne recevoir aucune réponse, certains auteurs sont prêts à accepter presque n’importe quelle proposition. Lorsqu’une maison d’édition leur tend enfin un contrat, l’émotion prend souvent le dessus sur la raison.
Il y a aussi le poids du regard des autres.
Pouvoir annoncer à sa famille, à ses amis ou sur les réseaux sociaux que l’on est « publié par une maison d’édition » est extrêmement valorisant. En revanche, beaucoup sont nettement plus discrets lorsqu’il s’agit de préciser qu’ils ont dû acheter 50, 100 ou 200 exemplaires de leur propre livre pour obtenir cette publication.
Une autre raison est la méconnaissance de l’autoédition.
Certains auteurs pensent encore qu’il est impossible d’être pris au sérieux sans passer par une maison d’édition, ou considèrent l’autoédition comme une solution de second choix. Pourtant, grâce à des plateformes comme Amazon KDP, Kobo ou d’autres services d’impression à la demande, il est aujourd’hui possible de publier un livre avec une qualité professionnelle, sans acheter des cartons entiers d’exemplaires à stocker chez soi.
La peur joue également un rôle important.
L’autoédition demande de prendre soi-même certaines décisions : la couverture, la mise en page, le prix, la promotion… Pour des auteurs qui découvrent le monde du livre, cela peut sembler intimidant. Certains préfèrent donc signer un contrat rassurant en apparence, même si celui-ci leur impose un investissement financier conséquent.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer la force du mot « éditeur ».
Beaucoup d’auteurs associent spontanément ce terme à une validation de la qualité de leur manuscrit. Pourtant, lorsqu’une maison d’édition accepte très facilement des textes à condition que l’auteur finance indirectement une partie de l’opération, on peut légitimement se demander si cette validation repose avant tout sur la valeur littéraire… ou sur le modèle économique proposé.
Les bonnes questions à poser avant de signer
Entre dire « mon livre a été édité » et expliquer « j’ai dû acheter plusieurs dizaines d’exemplaires pour qu’il soit publié », la nuance change beaucoup de choses.
Avant d’accepter un contrat imposant l’achat de livres, posez-vous notamment ces questions :
- L’achat est-il obligatoire ou facultatif ?
- Combien d’exemplaires dois-je acheter ?
- À quel prix ?
- Les livres sont-ils revendables librement ?
- Existe-t-il un réseau de diffusion en librairie ?
- Quel distributeur est utilisé ?
- Le livre sera-t-il réellement référencé ?
- Quel budget publicitaire est prévu ?
- Combien de services de presse seront envoyés ?
- Qui contacte les journalistes ?
- Qui démarche les libraires ?
- Quels sont les résultats des précédents auteurs ?
- Puis-je consulter leurs témoignages ?
- Les ventes sont-elles vérifiables ?
- Quels seront mes droits si les ventes sont faibles ?
- Puis-je récupérer mes droits facilement ?
Si les réponses restent vagues ou évasives, mieux vaut rester prudent.
Les signes qui doivent vous alerter
Le prestige d’une maison d’édition ne se mesure pas seulement au contrat signé, mais à ce qu’elle est prête à investir dans votre livre.
Certains indices reviennent régulièrement :
- le contrat arrive très rapidement, parfois en quelques jours seulement ;
- presque tous les manuscrits semblent acceptés ;
- les échanges portent davantage sur le nombre d’exemplaires à acheter que sur le contenu du roman ;
- aucune correction éditoriale n’est proposée ;
- la stratégie de diffusion reste floue ;
- les libraires connaissent peu ou pas la maison d’édition ;
- la communication repose essentiellement sur les réseaux sociaux de l’auteur.
Pris séparément, aucun de ces éléments ne prouve une mauvaise pratique.
En revanche, leur accumulation doit inviter à la vigilance.
Existe-t-il des exceptions ?
Oui.
Certains petits éditeurs indépendants disposent de moyens très limités.
Ils publient peu de livres.
Leurs marges sont faibles.
Ils peuvent proposer à l’auteur d’acquérir quelques exemplaires afin de soutenir le lancement.
Dans ce cas, tout dépend de la transparence.
Le problème n’est pas toujours l’achat de quelques livres.
Le problème apparaît lorsque cette obligation devient le véritable moteur économique de la maison d’édition.
Faut-il accepter un tel contrat ?
Un éditeur qui ne verse aucun à-valoir et demande en plus à l’auteur d’acheter ses ouvrages inverse totalement la logique économique du métier.
Il n’existe pas de réponse universelle.
Tout dépend :
- de la réputation de la maison d’édition ;
- de la qualité de sa diffusion ;
- de son historique de ventes ;
- de sa transparence ;
- du nombre d’exemplaires demandés ;
- du prix demandé ;
- des services réellement fournis.
Cependant, une règle de bon sens mérite d’être retenue.
Si une maison d’édition semble davantage préoccupée par ce que vous allez lui acheter que par ce qu’elle va vendre aux lecteurs, prenez le temps de réfléchir.
Car un éditeur devrait d’abord chercher des lecteurs.
Pas des clients parmi ses auteurs.
La question qui dérange
Si un éditeur vous demande d’acheter votre propre livre avant même d’avoir convaincu un seul lecteur de l’acheter, posez-vous une question simple : publie-t-il des auteurs… ou vend-il des rêves d’auteurs ?
Terminons par une réflexion.
Imaginons deux éditeurs.
Le premier refuse votre manuscrit parce qu’il pense ne pas pouvoir le vendre.
Le second l’accepte immédiatement… à condition que vous achetiez 300 exemplaires.
Lequel croit réellement au potentiel commercial de votre livre ?
La réponse n’est peut-être pas aussi confortable qu’on aimerait.
Et c’est précisément pour cette raison que chaque auteur devrait toujours se souvenir d’un principe fondamental : un contrat d’édition ne se juge pas uniquement au plaisir d’être publié, mais aussi à la manière dont l’éditeur compte vendre votre livre.
Publier est un rêve.
Être lu est l’objectif.
Les deux ne vont malheureusement pas toujours de pair.






